Maintenant que vous avez tous bien compris ce qu\'est une représentation de groupe, je vais devoir vous traumatiser encore un peu avant de pouvoir parler des applications en physique de cette belle théorie. Il va falloir parler des représentations projectives, puisque ce sont celles-là qui sont importantes en physique. Et pour comprendre ce qu\'est une représentation projective, il faut parler des espaces projectifs (bon, pour être franc, ce n\'est pas absolument indispensable, mais c\'est quand même le cadre le plus naturel).
\r\n
Espaces projectifs
\r\n
Bien bien, pour commencer, il faut se munir de son espace vectoriel favori, peu importe lequel. Personnellement, j\'ai un petit faible pour [tex]$\\mathbf{R}^{42}$[/tex], mais chacun fait comme il veut bien sûr. Dans cet espace, on peut définir la notion de droite (et on est tellement motivé qu\'on va le faire !).
\r\n
Rappelons-nous ce qu\'est une droite, version « pour les petits ». Une manière de définir la droite est la suivante : donnons-nous deux points [tex]$A$[/tex] et [tex]$B$[/tex]. Ces deux points définissent un vecteur, le vecteur... [tex]$\\overrightarrow{AB}$[/tex]. Alors la droite [tex]$AB$[/tex] est l\'ensemble des extrémités des vecteurs partant de [tex]$A$[/tex] et colinéaires à [tex]$\\overrightarrow{AB}$[/tex]. J\'espère que je ne vous apprends rien (tout au plus que je vous rappelle une définition), et que ça vous paraît évident. Lorsqu\'on passe dans un espace vectoriel, on perd bien sûr cette notion d\'extrémités d\'un vecteur, et il ne reste plus que... les vecteurs. Bien vu Sherlock. On va du coup légèrement adapter notre définition (ou caractérisation d\'une droite), de la manière la plus naturelle qui soit : une droite d\'un espace vectoriel passant par un vecteur [tex]$\\vec u$[/tex] est l\'ensemble des vecteurs colinéaires à [tex]$\\vec u$[/tex], c\'est-à-dire l\'ensemble des éléments de la forme [tex]$\\lambda \\vec u$[/tex] où [tex]$\\lambda$[/tex] est un scalaire (un élément du corps de l\'espace vectoriel, pour ceux qui s\'en rappellent). Bien sûr, on va exclure la possibilité que [tex]$\\vec u$[/tex] soit le vecteur nul, qui présente assez peu d\'intérêt. Quant à l\'espace projectif, c\'est tout simplement l\'ensemble dont les éléments sont constitués par ces droites ! J\'insiste : un élément de l\'espace projectif, c\'est une droite, et une droite, c\'est un ensemble de vecteurs. Se donner un vecteur, c\'est se donner une notion de direction et de longueur. Si on considère une droite, c\'est un ensemble de vecteurs colinéaires : on a donc conservé la notion de direction, mais on a perdu la notion de distance. Finalement, l\'espace projectif, c\'est l\'ensemble des directions de l\'espace vectoriel initial.
\r\n
Avant de définir l\'espace d\'une manière un peu plus formelle, je mentionnerai que cet espace est assez naturel dans un certain nombre de situations. L\'une d\'entre elle concerne les arts graphiques, puisqu\'un espace projectif est une manière mathématique de traiter la notion de perspective. Après tout, la vision d\'un de notre œil consiste essentiellement à donner une information de positionnement des objets environnants ; par positionnement, j\'entends une direction dans l\'espace. L\'œil est incapable, seul, de donner une information de distance. À ma connaissance (je ne suis pas un spécialiste), deux phénomènes peuvent participer à donner une impression de distance. La première est bien sûr la vue stéréographique, c\'est à dire à partir de deux yeux : en connaissant les directions spatiales d\'un point à partir de deux positions spatiales distinctes, on est capable de reconstruire sa position en s\'intéressant à l\'intersection des deux droites, passant par chaque œil et dont l\'orientation est connue par hypothèse. Le cinéma « en relief », quel que soit sa technologie, repose sur ce principe : fournir à chaque œil une image différente qui correspond à ce que chaque œil verrait. Le cerveau n\'y voit que du feu (surtout si c\'est un film de guerre), et nous donne cette impression de relief. Le deuxième phénomène que j\'évoquais est en fait un peu une arnaque : on est capable d\'estimer une distance (en fait, une distance relative) en évaluant son diamètre apparent. En gros, l\'idée est par exemple qu\'on connaît la taille d\'un être humain, ainsi, si on dans la rue on ferme un œil, et si on voit une personne bien plus petite qu\'une autre, on saura que la personne la plus petite est la plus lointaine. C\'est donc plus l\'habitude de la taille des objets qui permet dans ce cas de les situer les uns par rapport aux autres, et d\'un point de vue « bio-mathématique », un seul œil est insuffisant à évaluer les distances, car un œil associe un objet (qu\'on suppose ponctuel) à... un élément d\'un espace projectif (vous avez vu comme on retombe sur nos pattes ? formidable !).
\r\n
Un autre exemple reposant sur ce principe, et qui souffre peut-être encore plus de cette limitation, est l\'observation astronomique : si la Terre était fixe, il ne serait pas possible d\'estimer la distance la séparant des étoiles (du moins, par une méthode géométrique ; je ne sais pas s\'il en existe d\'autres vraiment efficaces). On utilise le fait que la Terre se déplace par rapport au Soleil pour mesurer des positions (en fait, les directions) à six mois d\'intervalle, et on a ainsi simulé une observation avec nos deux yeux ! Bien sûr, on suppose que l\'astre observé n\'a pas ou peu bougé, etc.
\r\n
Avant de continuer, j\'avais parlé d\'une autre définition des espaces projectifs, peut-être un peu plus compliqué, mais d\'une portée plus générale, en ce sens qu\'elle utilise la procédure de quotient d\'un espace, procédure absolument fondamentale et omniprésente en mathématiques (quoique souvent cachée).
\r\n
Lorsqu\'on se donne un ensemble (quelconque à ce stade), on peut construire un certain nombre de relations entre ses éléments. Parmi les relations les plus courantes, on a d\'une part les relations d\'ordre, et d\'autre part les relations d\'équivalence. Ce sont ces dernières qui vont nous intéresser, je n\'en rappellerai pas la définition. Lorsqu\'on a muni un ensemble d\'une relation d\'équivalence, on peut toujours s\'intéresser à l\'ensemble des classes d\'équivalences liées à la relation. Cet ensemble s\'appelle l\'ensemble quotient.
\r\n
Dans le cas qui nous (m\')intéresse, la relation qu\'on pose sur notre [tex]$\\mathbf{K}$[/tex]-espace vectoriel, [tex]$\\mathbf{K}= \\mathbf{R}$[/tex] ou [tex]$\\mathbf{C}$[/tex] est
\r\n
[tex]$\\vec u \\sim \\vec v \\quad \\leftrightarrow \\quad \\exists \\lambda \\in \\mathbf{K}\\setminus \\{0\\}, \\vec u = \\lambda \\vec v$[/tex]
\r\n
et l\'espace projectif est dont le quotient, qu\'on note
\r\n
[tex]$ P\\mathbf{K}^n = (\\mathbf{R}^{n+1} \\setminus \\{0\\}) / \\sim$[/tex]
\r\n
En quotientant, on perd une dimension d\'espace (intuitivement, on perd la notion de distance), d\'où les puissances [tex]$n$[/tex] et [tex]$n+1$[/tex] dans la définition. Pour être rigoureux, ce sont les dimensions en tant que variété, mais je ne veux pas m\'embarquer là-dedans (en tout cas pas maintenant).
\r\n
On notera [tex]$[\\vec u]$[/tex] un élément de [tex]$P\\mathbf{K}^n$[/tex], qui est la classe d\'équivalence de [tex]$\\vec u$[/tex]. En outre, [tex]$\\lambda \\vec u$[/tex] est dans la même classe d\'équivalence que [tex]$\\vec u$[/tex] ; ainsi, [tex]$[\\lambda \\vec u] = [\\vec u]$[/tex].
\r\n
Une autre remarque sur laquelle je souhaite insister et la suivante : aucune condition particulière sur l\'espace vectoriel n\'a été imposée. À partir d\'un espace vectoriel quelconque, on peut toujours définir l\'espace projectif qui lui est associé.
\r\n
Il est maintenant temps de parler de ce qui se passe pour les applications.
\r\n
Applications projectives
\r\n
Soient deux espaces vectoriels [tex]$E$[/tex] et [tex]$F$[/tex] quelconques, et soit une application linéaire [tex]$f : E \\rightarrow F$[/tex]. La question que l\'on se pose et de savoir si il existe une application naturellement déduite de [tex]$f$[/tex] qui relierait les espaces projectifs associés aux espaces initiaux.
\r\n
La réponse est bien sûr oui, mais il convient de faire un tout petit peu attention. Tout d\'abord, remarquons que l\'image par [tex]$f$[/tex] d\'une droite de [tex]$E$[/tex] et qui n\'est pas contenue dans [tex]$\\mathop\\mathrm{Ker}f$[/tex] est une droite de [tex]$F$[/tex]. Cette proposition est évidente, car c\'est la définition d\'une application linéaire : [tex]$f(\\lambda \\vec u) = \\lambda f(\\vec u)$[/tex], donc pourvu que [tex]$ f(\\vec u)$[/tex] ne soit pas nul, on obtient bien une droite en prenant tous les [tex]$\\lambda$[/tex] possibles. On va montrer que [tex]$f$[/tex] induit bien (« par passage au quotient », dans le jargon) une application, notée [tex]$[f]$[/tex], de [tex]$PE\\setminus P\\mathop\\mathrm{Ker}f$[/tex] dans [tex]$PF$[/tex], les espaces projectifs. Les espaces projectifs sont, je le rappelle, constitués d\'ensembles de vecteurs. Disposant d\'une application [tex]$f$[/tex] associant un vecteur de [tex]$E$[/tex] à un vecteur de [tex]$F$[/tex], le plus naturel (pour ne pas dire la seule chose possible) consiste à définir [tex]$[f]$[/tex] de la manière suivante : je considère un élément de [tex]$PE$[/tex] ; cet élément est une classe d\'équivalence de vecteurs, donc c\'est en particulier un ensemble qui contient des vecteurs (tous équivalents). J\'en choisis un au hasard ; cet élément, c\'est bien sûr un vecteur, donc je peux lui appliquer la fonction [tex]$f$[/tex]. J\'obtiens un autre vecteur, dans [tex]$F$[/tex]. À partir de [tex]$F$[/tex], je sais définir un élément de [tex]$PF $[/tex] : il suffit que je prenne sa classe d\'équivalence ! Tout ce petit raisonnement se symbolise de la manière suivante (je rappelle que les crochets symbolisent les objets qui ont un lien avec l\'espace projectif) :
\r\n
[tex]$[f]([\\vec u]) = [f(\\vec u)]$[/tex] .
\r\n
Bien sûr, il y a quelque chose qui j\'espère vous aura perturbé dans ce que je fais : j\'ai explicitement choisi un représentant de ma classe d\'équivalence. Que se serait-il passé si j\'en avais choisi un autre ? Il est nécessaire de vérifier que ma définition est bien indépendante du représentant choisi. Cette manière de procéder est extrêmement courante dès qu\'il s\'agit de travailler avec des espaces quotients : en général, on ne sait jamais travailler directement sur ces espaces, et on calcule « explicitement » en prenant un élément des espaces non quotientés, on calcule, et on vérifie que le résultat aurait été le même en prenant un élément équivalent (au sens de la relation d\'équivalence) à celui choisi.
\r\n
Mais vous connaissez bien sûr tout cela : que je calcule avec [tex]$\\frac53$[/tex] ou [tex]$\\frac{15}{9}$[/tex], le résultat est bien sûr le même ! Les rationnels sont effectivement construits à partir des entiers relatifs, en quotientant [tex]$\\mathbf{Z}\\times \\mathbf{Z}^\\ast$[/tex] par la relation
\r\n
[tex]$(a,b) \\sim (c,d) \\quad \\Leftrightarrow \\quad a\\cdot d = b \\cdot c$[/tex]
\r\n
Et on note en général [tex]$(a,b) \\equiv \\frac{a}{b}$[/tex]...
\r\n
Bref, revenons à nos applications ; on exige que notre définition ne dépende pas du représentant choisi au sein de notre classe d\'équivalence. Puisque de manière générale, deux éléments au sein d\'une même classe s\'écrivent [tex]$\\vec u$[/tex] et [tex]$\\lambda \\vec u$[/tex], on souhaite montrer
\r\n
[tex]$[f]([\\vec u]) = [f]([\\lambda \\vec u])$[/tex] .
\r\n
La démonstration n\'est pas compliquée, il suffit d\'être soigneux dans les objets qu\'on manipule :
\r\n
[tex]$[f]([\\vec u]) = [f(\\vec u)] = [\\lambda f(\\vec u)] = [f(\\lambda \\vec u)] = [f]([\\lambda \\vec u])$[/tex] .
\r\n
La première égalité vient de notre définition de [tex]$[f]$[/tex] ; la deuxième, car on se place dans l\'espace projectif [tex]$PF$[/tex] ; la troisième, car [tex]$f$[/tex] est une application linéaire ; enfin, la dernière vient de la définition de [tex]$[f]$[/tex] appliquée à l\'élément [tex]$\\lambda \\vec u$[/tex].
\r\n
Au passage, on constate que la troisième égalité pourrait aussi s\'écrire
\r\n
[tex]$[\\lambda f(\\vec u)] = [\\lambda f]([\\vec u])$[/tex] .
\r\n
Grâce à cette petite remarque, on vient de prouver que [tex]$[f] = [\\lambda f]$[/tex], c\'est-à-dire que deux applications linéaires proportionnelles ont même image. Autrement dit, on peut aussi définir l\'espace projectif associé aux applications linéaires (eh oui ! c\'est aussi un espace vectoriel !), et tout se passe comme on le souhaite ! La relation de proportionnalité s\'interprète dans ce cas comme la composition avec une application du type [tex]$\\lambda \\mathrm{Id}$[/tex], c\'est-à-dire les homothéties.
\r\n
Particularisons maintenant un peu la situation. On suppose [tex]$E=F$[/tex], et on s\'intéresse aux applications projectives bijectives de [tex]$PE$[/tex] dans lui-même. Ces applications forment un groupe pour la loi de composition : l\'élément neutre est l\'identité, est l\'existence de l\'inverse est assuré par l\'exigence d\'applications bijectives. Ce groupe est appelé groupe projectif linéaire, [tex]$PGL(E)$[/tex].
\r\n
Ainsi, deux applications projectives seront considérées égales (équivalentes...) si on peut passer de l\'une à l\'autre par une simple multiplication globale.
\r\n
Représentations projectives
\r\n
Rappelez-vous : on avait défini une représentation d\'un groupe [tex]$G$[/tex] comme un morphisme de [tex]$G$[/tex] dans [tex]$GL(E)$[/tex], avec [tex]$E$[/tex] un espace vectoriel a priori à déterminer (et jamais unique). Bon, je ne vais pas faire durer l\'absence de suspens plus longtemps : une représentation projective, c\'est un morphisme de [tex]$G$[/tex] dans un certain [tex]$PGL(V)$[/tex].
\r\n
Ah. Tout ça pour ça... Oui, c\'est un peu fastidieux, mais c\'est nécessaire pour comprendre vraiment et correctement la manière dont les représentations interviennent en physique (quantique). Bien sûr, vous n\'avez peut-être pas envie de le savoir, mais si déjà vous êtes arrivés jusqu\'ici, je suppose que vous êtes un tant soit peu intéressés !
\r\n
Supposons qu\'on ait une représentation (linéaire, par opposition à projective) d\'un groupe [tex]$G$[/tex]. Alors il est extrêmement facile d\'en fabriquer une représentation projective : comme on a vu, passer d\'une application [tex]$f$[/tex] à une application [tex]$[f]$[/tex] est chose aisée.
\r\n
Le contraire, en revanche, est bien plus compliqué, à savoir la question : recherchant des représentations projectives d\'un certain groupe, puis-je trouver des représentations linéaires dont elles découlent, éventuellement représentations d\'un autre groupe ? Évidemment, cette question n\'est pas gratuite, et c\'est précisément une question qui se pose en physique et qui explique la notion de spin d\'une particule.
\r\n
Initialement, je comptais répondre rapidement à cette question à la fin de ce billet, mais afin d\'épargner mes lecteurs (enfin, ceux qui ne sont pas morts en cours de route), et dont je n\'ose imaginer l\'état à ce stade, je préfère y répondre dans un autre article, le dernier avant d\'expliquer l\'origine du spin (mais je n\'ose plus rien promettre...).
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(suite de Savez-vous calculer ?)
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Maintenant que vous avez tous bien compris ce qu\'est une représentation de groupe, je vais devoir vous traumatiser encore un peu avant de pouvoir parler des applications en physique de cette belle théorie. Il va falloir parler des représentations projectives, puisque ce sont celles-là qui sont importantes en physique. Et pour comprendre ce qu\'est une représentation projective, il faut parler des espaces projectifs (bon, pour être franc, ce n\'est pas absolument indispensable, mais c\'est quand même le cadre le plus naturel).
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Espaces projectifs
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Bien bien, pour commencer, il faut se munir de son espace vectoriel favori, peu importe lequel. Personnellement, j\'ai un petit faible pour [tex]$\\mathbf{R}^{42}$[/tex], mais chacun fait comme il veut bien sûr. Dans cet espace, on peut définir la notion de droite (et on est tellement motivé qu\'on va le faire !).
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Rappelons-nous ce qu\'est une droite, version « pour les petits ». Une manière de définir la droite est la suivante : donnons-nous deux points [tex]$A$[/tex] et [tex]$B$[/tex]. Ces deux points définissent un vecteur, le vecteur... [tex]$\\overrightarrow{AB}$[/tex]. Alors la droite [tex]$AB$[/tex] est l\'ensemble des extrémités des vecteurs partant de [tex]$A$[/tex] et colinéaires à [tex]$\\overrightarrow{AB}$[/tex]. J\'espère que je ne vous apprends rien (tout au plus que je vous rappelle une définition), et que ça vous paraît évident. Lorsqu\'on passe dans un espace vectoriel, on perd bien sûr cette notion d\'extrémités d\'un vecteur, et il ne reste plus que... les vecteurs. Bien vu Sherlock. On va du coup légèrement adapter notre définition (ou caractérisation d\'une droite), de la manière la plus naturelle qui soit : une droite d\'un espace vectoriel passant par un vecteur [tex]$\\vec u$[/tex] est l\'ensemble des vecteurs colinéaires à [tex]$\\vec u$[/tex], c\'est-à-dire l\'ensemble des éléments de la forme [tex]$\\lambda \\vec u$[/tex] où [tex]$\\lambda$[/tex] est un scalaire (un élément du corps de l\'espace vectoriel, pour ceux qui s\'en rappellent). Bien sûr, on va exclure la possibilité que [tex]$\\vec u$[/tex] soit le vecteur nul, qui présente assez peu d\'intérêt. Quant à l\'espace projectif, c\'est tout simplement l\'ensemble dont les éléments sont constitués par ces droites ! J\'insiste : un élément de l\'espace projectif, c\'est une droite, et une droite, c\'est un ensemble de vecteurs. Se donner un vecteur, c\'est se donner une notion de direction et de longueur. Si on considère une droite, c\'est un ensemble de vecteurs colinéaires : on a donc conservé la notion de direction, mais on a perdu la notion de distance. Finalement, l\'espace projectif, c\'est l\'ensemble des directions de l\'espace vectoriel initial.
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Avant de définir l\'espace d\'une manière un peu plus formelle, je mentionnerai que cet espace est assez naturel dans un certain nombre de situations. L\'une d\'entre elle concerne les arts graphiques, puisqu\'un espace projectif est une manière mathématique de traiter la notion de perspective. Après tout, la vision d\'un de notre œil consiste essentiellement à donner une information de positionnement des objets environnants ; par positionnement, j\'entends une direction dans l\'espace. L\'œil est incapable, seul, de donner une information de distance. À ma connaissance (je ne suis pas un spécialiste), deux phénomènes peuvent participer à donner une impression de distance. La première est bien sûr la vue stéréographique, c\'est à dire à partir de deux yeux : en connaissant les directions spatiales d\'un point à partir de deux positions spatiales distinctes, on est capable de reconstruire sa position en s\'intéressant à l\'intersection des deux droites, passant par chaque œil et dont l\'orientation est connue par hypothèse. Le cinéma « en relief », quel que soit sa technologie, repose sur ce principe : fournir à chaque œil une image différente qui correspond à ce que chaque œil verrait. Le cerveau n\'y voit que du feu (surtout si c\'est un film de guerre), et nous donne cette impression de relief. Le deuxième phénomène que j\'évoquais est en fait un peu une arnaque : on est capable d\'estimer une distance (en fait, une distance relative) en évaluant son diamètre apparent. En gros, l\'idée est par exemple qu\'on connaît la taille d\'un être humain, ainsi, si on dans la rue on ferme un œil, et si on voit une personne bien plus petite qu\'une autre, on saura que la personne la plus petite est la plus lointaine. C\'est donc plus l\'habitude de la taille des objets qui permet dans ce cas de les situer les uns par rapport aux autres, et d\'un point de vue « bio-mathématique », un seul œil est insuffisant à évaluer les distances, car un œil associe un objet (qu\'on suppose ponctuel) à... un élément d\'un espace projectif (vous avez vu comme on retombe sur nos pattes ? formidable !).
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Un autre exemple reposant sur ce principe, et qui souffre peut-être encore plus de cette limitation, est l\'observation astronomique : si la Terre était fixe, il ne serait pas possible d\'estimer la distance la séparant des étoiles (du moins, par une méthode géométrique ; je ne sais pas s\'il en existe d\'autres vraiment efficaces). On utilise le fait que la Terre se déplace par rapport au Soleil pour mesurer des positions (en fait, les directions) à six mois d\'intervalle, et on a ainsi simulé une observation avec nos deux yeux ! Bien sûr, on suppose que l\'astre observé n\'a pas ou peu bougé, etc.
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Avant de continuer, j\'avais parlé d\'une autre définition des espaces projectifs, peut-être un peu plus compliqué, mais d\'une portée plus générale, en ce sens qu\'elle utilise la procédure de quotient d\'un espace, procédure absolument fondamentale et omniprésente en mathématiques (quoique souvent cachée).
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Lorsqu\'on se donne un ensemble (quelconque à ce stade), on peut construire un certain nombre de relations entre ses éléments. Parmi les relations les plus courantes, on a d\'une part les relations d\'ordre, et d\'autre part les relations d\'équivalence. Ce sont ces dernières qui vont nous intéresser, je n\'en rappellerai pas la définition. Lorsqu\'on a muni un ensemble d\'une relation d\'équivalence, on peut toujours s\'intéresser à l\'ensemble des classes d\'équivalences liées à la relation. Cet ensemble s\'appelle l\'ensemble quotient.
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Dans le cas qui nous (m\')intéresse, la relation qu\'on pose sur notre [tex]$\\mathbf{K}$[/tex]-espace vectoriel, [tex]$\\mathbf{K}= \\mathbf{R}$[/tex] ou [tex]$\\mathbf{C}$[/tex] est
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[tex]$\\vec u \\sim \\vec v \\quad \\leftrightarrow \\quad \\exists \\lambda \\in \\mathbf{K}\\setminus \\{0\\}, \\vec u = \\lambda \\vec v$[/tex]
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et l\'espace projectif est dont le quotient, qu\'on note
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[tex]$ P\\mathbf{K}^n = (\\mathbf{R}^{n+1} \\setminus \\{0\\}) / \\sim$[/tex]
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En quotientant, on perd une dimension d\'espace (intuitivement, on perd la notion de distance), d\'où les puissances [tex]$n$[/tex] et [tex]$n+1$[/tex] dans la définition. Pour être rigoureux, ce sont les dimensions en tant que variété, mais je ne veux pas m\'embarquer là-dedans (en tout cas pas maintenant).
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On notera [tex]$[\\vec u]$[/tex] un élément de [tex]$P\\mathbf{K}^n$[/tex], qui est la classe d\'équivalence de [tex]$\\vec u$[/tex]. En outre, [tex]$\\lambda \\vec u$[/tex] est dans la même classe d\'équivalence que [tex]$\\vec u$[/tex] ; ainsi, [tex]$[\\lambda \\vec u] = [\\vec u]$[/tex].
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Une autre remarque sur laquelle je souhaite insister et la suivante : aucune condition particulière sur l\'espace vectoriel n\'a été imposée. À partir d\'un espace vectoriel quelconque, on peut toujours définir l\'espace projectif qui lui est associé.
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Il est maintenant temps de parler de ce qui se passe pour les applications.
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Applications projectives
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Soient deux espaces vectoriels [tex]$E$[/tex] et [tex]$F$[/tex] quelconques, et soit une application linéaire [tex]$f : E \\rightarrow F$[/tex]. La question que l\'on se pose et de savoir si il existe une application naturellement déduite de [tex]$f$[/tex] qui relierait les espaces projectifs associés aux espaces initiaux.
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La réponse est bien sûr oui, mais il convient de faire un tout petit peu attention. Tout d\'abord, remarquons que l\'image par [tex]$f$[/tex] d\'une droite de [tex]$E$[/tex] et qui n\'est pas contenue dans [tex]$\\mathop\\mathrm{Ker}f$[/tex] est une droite de [tex]$F$[/tex]. Cette proposition est évidente, car c\'est la définition d\'une application linéaire : [tex]$f(\\lambda \\vec u) = \\lambda f(\\vec u)$[/tex], donc pourvu que [tex]$ f(\\vec u)$[/tex] ne soit pas nul, on obtient bien une droite en prenant tous les [tex]$\\lambda$[/tex] possibles. On va montrer que [tex]$f$[/tex] induit bien (« par passage au quotient », dans le jargon) une application, notée [tex]$[f]$[/tex], de [tex]$PE\\setminus P\\mathop\\mathrm{Ker}f$[/tex] dans [tex]$PF$[/tex], les espaces projectifs. Les espaces projectifs sont, je le rappelle, constitués d\'ensembles de vecteurs. Disposant d\'une application [tex]$f$[/tex] associant un vecteur de [tex]$E$[/tex] à un vecteur de [tex]$F$[/tex], le plus naturel (pour ne pas dire la seule chose possible) consiste à définir [tex]$[f]$[/tex] de la manière suivante : je considère un élément de [tex]$PE$[/tex] ; cet élément est une classe d\'équivalence de vecteurs, donc c\'est en particulier un ensemble qui contient des vecteurs (tous équivalents). J\'en choisis un au hasard ; cet élément, c\'est bien sûr un vecteur, donc je peux lui appliquer la fonction [tex]$f$[/tex]. J\'obtiens un autre vecteur, dans [tex]$F$[/tex]. À partir de [tex]$F$[/tex], je sais définir un élément de [tex]$PF $[/tex] : il suffit que je prenne sa classe d\'équivalence ! Tout ce petit raisonnement se symbolise de la manière suivante (je rappelle que les crochets symbolisent les objets qui ont un lien avec l\'espace projectif) :
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[tex]$[f]([\\vec u]) = [f(\\vec u)]$[/tex] .
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Bien sûr, il y a quelque chose qui j\'espère vous aura perturbé dans ce que je fais : j\'ai explicitement choisi un représentant de ma classe d\'équivalence. Que se serait-il passé si j\'en avais choisi un autre ? Il est nécessaire de vérifier que ma définition est bien indépendante du représentant choisi. Cette manière de procéder est extrêmement courante dès qu\'il s\'agit de travailler avec des espaces quotients : en général, on ne sait jamais travailler directement sur ces espaces, et on calcule « explicitement » en prenant un élément des espaces non quotientés, on calcule, et on vérifie que le résultat aurait été le même en prenant un élément équivalent (au sens de la relation d\'équivalence) à celui choisi.
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Mais vous connaissez bien sûr tout cela : que je calcule avec [tex]$\\frac53$[/tex] ou [tex]$\\frac{15}{9}$[/tex], le résultat est bien sûr le même ! Les rationnels sont effectivement construits à partir des entiers relatifs, en quotientant [tex]$\\mathbf{Z}\\times \\mathbf{Z}^\\ast$[/tex] par la relation
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[tex]$(a,b) \\sim (c,d) \\quad \\Leftrightarrow \\quad a\\cdot d = b \\cdot c$[/tex]
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Et on note en général [tex]$(a,b) \\equiv \\frac{a}{b}$[/tex]...
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Bref, revenons à nos applications ; on exige que notre définition ne dépende pas du représentant choisi au sein de notre classe d\'équivalence. Puisque de manière générale, deux éléments au sein d\'une même classe s\'écrivent [tex]$\\vec u$[/tex] et [tex]$\\lambda \\vec u$[/tex], on souhaite montrer
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[tex]$[f]([\\vec u]) = [f]([\\lambda \\vec u])$[/tex] .
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La démonstration n\'est pas compliquée, il suffit d\'être soigneux dans les objets qu\'on manipule :
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[tex]$[f]([\\vec u]) = [f(\\vec u)] = [\\lambda f(\\vec u)] = [f(\\lambda \\vec u)] = [f]([\\lambda \\vec u])$[/tex] .
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La première égalité vient de notre définition de [tex]$[f]$[/tex] ; la deuxième, car on se place dans l\'espace projectif [tex]$PF$[/tex] ; la troisième, car [tex]$f$[/tex] est une application linéaire ; enfin, la dernière vient de la définition de [tex]$[f]$[/tex] appliquée à l\'élément [tex]$\\lambda \\vec u$[/tex].
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Au passage, on constate que la troisième égalité pourrait aussi s\'écrire
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[tex]$[\\lambda f(\\vec u)] = [\\lambda f]([\\vec u])$[/tex] .
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Grâce à cette petite remarque, on vient de prouver que [tex]$[f] = [\\lambda f]$[/tex], c\'est-à-dire que deux applications linéaires proportionnelles ont même image. Autrement dit, on peut aussi définir l\'espace projectif associé aux applications linéaires (eh oui ! c\'est aussi un espace vectoriel !), et tout se passe comme on le souhaite ! La relation de proportionnalité s\'interprète dans ce cas comme la composition avec une application du type [tex]$\\lambda \\mathrm{Id}$[/tex], c\'est-à-dire les homothéties.
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Particularisons maintenant un peu la situation. On suppose [tex]$E=F$[/tex], et on s\'intéresse aux applications projectives bijectives de [tex]$PE$[/tex] dans lui-même. Ces applications forment un groupe pour la loi de composition : l\'élément neutre est l\'identité, est l\'existence de l\'inverse est assuré par l\'exigence d\'applications bijectives. Ce groupe est appelé groupe projectif linéaire, [tex]$PGL(E)$[/tex].
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Ainsi, deux applications projectives seront considérées égales (équivalentes...) si on peut passer de l\'une à l\'autre par une simple multiplication globale.
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Représentations projectives
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Rappelez-vous : on avait défini une représentation d\'un groupe [tex]$G$[/tex] comme un morphisme de [tex]$G$[/tex] dans [tex]$GL(E)$[/tex], avec [tex]$E$[/tex] un espace vectoriel a priori à déterminer (et jamais unique). Bon, je ne vais pas faire durer l\'absence de suspens plus longtemps : une représentation projective, c\'est un morphisme de [tex]$G$[/tex] dans un certain [tex]$PGL(V)$[/tex].
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Ah. Tout ça pour ça... Oui, c\'est un peu fastidieux, mais c\'est nécessaire pour comprendre vraiment et correctement la manière dont les représentations interviennent en physique (quantique). Bien sûr, vous n\'avez peut-être pas envie de le savoir, mais si déjà vous êtes arrivés jusqu\'ici, je suppose que vous êtes un tant soit peu intéressés !
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Supposons qu\'on ait une représentation (linéaire, par opposition à projective) d\'un groupe [tex]$G$[/tex]. Alors il est extrêmement facile d\'en fabriquer une représentation projective : comme on a vu, passer d\'une application [tex]$f$[/tex] à une application [tex]$[f]$[/tex] est chose aisée.
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Le contraire, en revanche, est bien plus compliqué, à savoir la question : recherchant des représentations projectives d\'un certain groupe, puis-je trouver des représentations linéaires dont elles découlent, éventuellement représentations d\'un autre groupe ? Évidemment, cette question n\'est pas gratuite, et c\'est précisément une question qui se pose en physique et qui explique la notion de spin d\'une particule.
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Initialement, je comptais répondre rapidement à cette question à la fin de ce billet, mais afin d\'épargner mes lecteurs (enfin, ceux qui ne sont pas morts en cours de route), et dont je n\'ose imaginer l\'état à ce stade, je préfère y répondre dans un autre article, le dernier avant d\'expliquer l\'origine du spin (mais je n\'ose plus rien promettre...).